Janne Matlary Haaland and Magnus Petersson, eds., NATO’s European Allies: Military Capability and Political Will (Palgrave Macmillan, 2013), 320 pp.

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Souvent critiquées dans la littérature académique nord-américaine ou anglo-saxonne par un effet de suivisme intellectuel plus que suite à une analyse objective ou une connaissance profonde, les politiques de sécurité des nations européennes dans le cadre de l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN) sont tout aussi passionnantes que celle des États-Unis. Leur compréhension est d’autant plus importante que les États européens représentent numériquement la majorité des nations signataires du traité de Washington et comptent parmi elles deux puissances nucléaires et membres du Conseil de Sécurité des Nations unies.

Ce collectif dirigé par deux professeurs norvégiens Magnus Petersson et Janne Haaland Matlary reprend toutes les critiques faites aux Européens sous deux angles : politique et opérationnel. Il ne s’agit pas pour les auteurs d’éviter les questions qui fâchent comme celle du relatif désintérêt politique pour la « chose militaire » — qui a pour conséquences des budgets de défense très bas – ou le meilleur partage du fardeau (burden sharing) des responsabilités en vue d’en finir avec la réticence européenne à participer aux opérations militaires de l’OTAN. Les différentes contributions tentent expliquer comment et pourquoi les États européens adoptent collectivement ou individuellement des postures qui tantôt renforcent tantôt fragilisent l’Alliance. Pour ce faire, les chapitres sont répartis en deux parties. Une première analyse plusieurs dimensions de la volonté politique et de l’aptitude militaire des États : les variables identifiées sont l’histoire, la culture politique et stratégique, la structure militaire interne ainsi que la situation économique nationale. Ces dernières forment le cadre conceptuel et théorique qui guident les études de cas de la seconde partie : elles commencent par le rappel du référent absolu, les États-Unis, pour ensuite s’attarder sur le cas d’Européens appartenant de catégories stratégiques différentes : les « mieux-disants militaires » (la France et le Royaume-Uni, dans une moindre mesure, l’Allemagne et l’Espagne) ; des États d’Europe centrale (Hongrie, Pologne) ; et, des petits pays (Danemark, Norvège).

L’analyse ambitionne de mettre en lumière les dynamiques nationales en Europe qui impactent la volonté politique et l’aptitude militaire. Les variables ainsi prises en compte dans la présente étude sont : l’organisation et les courants politiques internes ; la culture stratégique et militaire et leurs impacts tant sur la structure de la prise de décision militaire que sur la perception de la menace et l’usage de la force ; et, la vigueur de l’économie. Les conclusions qui ressortent de cette analyse permettent de classer les Alliés européens par catégorie non pas en fonction de leur « degré de loyauté à l’Alliance et aux États-Unis » — comme c’est souvent le cas –, mais selon la place qu’occupe l’OTAN dans leurs priorités stratégiques (foreign policy priority) et d’identifier les motivations politiques afin de déterminer qui seront les leaders potentiels de l’Alliance une fois que les effets de l’effacement progressif des États-Unis se feront sentir.

Les chapitres consacrés aux nations alliées soulèvent explicitement cette question, ce qui constitue l’apport majeur de ce livre. Sous le prisme de la volonté politique et des savoir-faire militaires, les résultats répondent à ces interrogations sur l’avenir de l’OTAN vu par les Européens, la nature des opérations postérieures au cas afghan et libyen, et aux zones potentiellement concernées par celles-ci. Il apparaît que l’axe franco-britannique présidera au destin de l’Alliance ces prochaines années, avec une certaine bienveillance américaine. En cela, le professeur Yves Boyer souligne, dans le chapitre consacré à la France, que parmi les États étudiés, le nombre de puissances otaniennes influentes reste circonscrit, outre les États-Unis et le Canada, aux Européens participant au Multinational Interoperability Council (Allemagne, France et Royaume-Uni). Outre une analyse exhaustive et originale de la posture française dans ses relations avec l’Alliance, notamment en se référant à ses dimensions politico-organisationnelle et capacitaire, l’auteur complète sa réflexion en attirant l’attention du lecteur sur les scénarios possibles d’évolution de l’organisation dans un environnement global de désintérêt progressive des responsables américains pour l’OTAN. Cette indifférence latente s’expliquerait par l’arrivée d’une nouvelle génération de décideurs, mais également par une forme d’agacement américain après plusieurs décennies de tentatives infructueuses de mobiliser les Alliés européens autour de projets militaires et capacitaires communs. Selon cet auteur, le « salut militaire » des Alliés passerait une intégration différentiée intensifiée, au sein de l’Alliance et en dehors, entre ces Européens et les États-Unis en raison d’une forme de « désertification capacitaire » durable et des divergences dans le temps des intérêts parmi les autres alliés. Cependant, l’organisation garderait ponctuellement toute sa pertinence pour les États-Unis en raison des avantages stratégiques qu’elle procure à partir de l’Europe continentale : un moyeu vers l’Asie centrale et le Moyen-Orient ; un ensemble d’États partageant des valeurs communes, et parfois, des intérêts hors du continent ; et, dans le but de maintenir un leadership qui se traduirait par le rôle de « protecteur » suite à la mise en place d’un système de défense antimissile.

Cet ouvrage s’inscrit dans les études stratégiques classiques sans pour autant négliger les aspects théoriques de diverses disciplines comme la sociologie militaire, la science politique et les relations internationales. Il est également une source importante d’informations pour les chercheurs en quête d’éléments empiriques récents sur les développements de l’OTAN et d’analyse en profondeur de la culture stratégique des membres les plus influents au sein de cette organisation. Au-delà de l’Université, il constitue également un outil utile pour les décideurs politiques et militaires dans la préparation de leurs notes professionnelles.

 

Par Samir Battiss, PhD, Chargé de recherche, L’Institut de la CAD.

 

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