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Blogueur pour l’Institut de la CAD, Michael Lambert, doctorant au Collège doctoral de la Sorbonne (France) et à l’Université de Tampere (Finlande) partage ses reflexions sur l’Armée allemande.

Alors que la Chancelière Angela Merkel s’est décidée à envoyer des troupes en Syrie pour lutter contre l’Etat Islamique, des rapports de l’Armée française tendent à montrer un manque de moyens pour mener à bien les actions de l’Armée allemande sur le terrain. A ces critiques s’ajoutent celles des militaires à Berlin qui, eux aussi, peinent à mener à bien leurs missions en raisons de coupures budgétaires drastiques depuis la fin de la Guerre froide. Si ces critiques portent sur une réalité tangible, elles sont probablement la conséquences d’un souhait volontaire de la part de la Chancelière et d’un pragmatisme dont les partenaires Européens pourraient s’inspirer.

Dans un premier temps, il semble important de rappeler que la Bundeswehr est l’héritière de la Wehrmacht, et les sujets militaires restent encore tabou, avec un refus palpable de mettre en avant la puissance du pays et ce pour des raisons historiques. L’Allemagne dispose aujourd’hui d’une armée moderne et de multiples coopérations avec les pays voisins à l’image du programme Eurofighter. Elle est également membre de l’OTAN, la ou d’autres pays comme l’Autriche ont préférés affirmer leur neutralité, au point d’avoir une politique militaire quasi-incohérente au regard des menaces internationales.

Les Allemands font donc preuve d’un certain engagement militaire, souvent mal vu par des pays comme la France, alors même que ces derniers pourraient décider, eux aussi, d’affirmer leur neutralité à l’image de l’Autriche, de la Suède ou encore la Finlande. Ce qui s’avérerait être un choix autrement plus facile à assumer tant sur le plan financier qu’historique.

En conséquence, l’Allemagne se retrouve aujourd’hui divisée entre d’une part les critiques qu’on lui adresse dès qu’elle innove sur le plan militaire, et celles qu’on lui inflige dès qu’elle n’en fait pas assez dans ce domaine.

Un exemple frappant de l’attitude ambivalente des partenaires se retrouve avec la question de la force de frappe nucléaire. Les Français se sont toujours opposés à ce que l’Allemagne développe sa force de frappe nucléaire, non sans avoir en tête la crainte d’un nouveau conflit sur le continent, pourtant improbable entre pays membre de l’Union européenne et de l’OTAN. Alors même que l’Allemagne dispose du budget et des capacités techniques pour développer son arsenal nucléaire, des pays comme la France et la Grande Bretagne s’opposent encore à cette perspective, alors même que ces derniers n’ont de cesse de diminuer les budgets consacrés à la modernisation de leur arsenal. Mais si l’on refuse à l’Allemagne de disposer d’une force nucléaire ou même de missiles plus sophistiqués ou de redevenir un force militaire majeure, on lui demande paradoxalement d’être active dans les Etats du Partenariat oriental et d’influencer la Russie, qui pour sa part est une puissance nucléaire et modernise ses équipements. Ce refus intervient alors même que la France à montré son incompréhension vis-à-vis du processus de Guerre hybride en Ukraine, les lacunes de ses services de renseignement à deux reprises en 2015 lors des attaques de Charlie Hebdo et du Bataclan, et son incapacité à parvenir à influencer la Russie en dans les Etats de facto depuis plus de 25 ans. Paradoxalement, les Français demandent malgré tout aux Allemands de mieux faire dans ces domaines, et ce alors même qu’ils ne disposent pas des moyens pour y parvenir.

Un schéma similaire se retrouve en Syrie, ou la coalition a incité les Allemands à intervenir et ou les critiques abondent désormais sur la qualité du matériel Allemand. Il semble dès lors pertinent de rappeler qu’historiquement le Moyen-Orient n’est pas le théâtre d’opération de la Bundeswehr. L’Armée allemande est adaptée pour l’espace Nordique et Est-Européen, en vue d’un conflit avec la Russie, mais il n’a jamais été cohérent pour elle de s’ingérer dans la politique du Moyen-Orient, ou ce sont d’ailleurs les Français qui ont refusé aux Allemands de participer à de nombreuses reprises, estimant que ce théâtre leur est propre en raison de la colonisation.

Il n’y a donc aucune incohérence à voir que l’Allemagne n’est pas parfaitement équipée pour la Syrie, c’est même la preuve que celle-ci est opérationnelle pour l’Europe de l’Est, ce qui s’avère même rassurant au regard du manque d’expertise des Français et leur absence totale de réaction face aux provocations du Kremlin depuis la Guerre en Géorgie en 2008, puis le conflit en Ukraine en 2014.

Dans un dernier temps, il semble pertinent de remettre en perspective le contraste entre d’une part les anciennes puissances militaires comme la France et la Grande Bretagne, et d’autre part celle de pays pragmatiques comme l’Allemagne et les pays du Nord. de l’Europe. Contrairement aux Français qui se pensent encore comme puissance militaire majeure, les Allemands ont pleinement conscience qu’ils ne disposent pas des moyens adéquats pour lutter en cas de guerre avec un pays comme la Russie. La Russie dispose d’un programme d’avion de chasse de 5ème génération (T-50), là ou les Européens n’ont que des avions de 4ème génération (Eurofighter, Rafale, Saab Grippen), et les pronostiques donnent la Russie favorable en cas de guerre entre deux pays. Seul l’OTAN permet dès lors d’assurer l’avenir de l’Europe en liant les Etats avec l’Article 5 du Traité de Washington. Les Allemands, en pleine conscience de ce phénomène, ont donc commencé à developper une politique de “soft power”, autrement plus complexe, et dont les résultats commencent à se faire sentir en Europe de l’Est. La stratégie du soft power Allemand se combine aujourd’hui avec le hard power du pays, mais le concept d’influence prime sur le caractère militaire.

Cette politique se retrouve dans l’ensemble de l’espace Nordique, et l’on pourrait dès lors dire que c’est les critiques qu’adresse la France n’ont que peu de sens. Au regard de la situation actuelle, c’est au contraire la politique Française qui devrait s’inspirer de l’Allemagne, pas l’inverse. Les critiques françaises se basent sur un approche encore impérialiste, en décalage par rapport à la vision contemporaine Allemande qui s’aligne plus sur l’approche dite de smart power des Etats-Unis et de la Chine.

Enfin, les Allemands ont conscience que l’avenir de la Défense en Europe passera par la création d’une Armée commune, une initiative qu’a rejeté l’Assemblée Nationale Française en 1954. Dès lors, les critiques de la France, qui a refusée de participer au programme Eurofighter, n’a rejoint le commandement intégré de l’OTAN qu’en 2009, et peine à se projeter dans la création d’une Armée commune, semblent peu pertinentes. En ce sens, le pragmatisme Allemand qui pousse à l’émergence d’une Armée européenne semble en adéquation avec la géopolitique contemporaine, et explique pourquoi la Bundeswehr est loin d’accuser un retard mais d’une approche dite de smart power.

Michael Lambert est doctorant au Collège doctoral de la Sorbonne et à l’Université de Tampere, il travaille actuellement au Ministère de la Défense française – IRSEM sur les stratégies de mise en place du soft power et le processus de Guerre hybride. (Image: AFP/Getty Images.) 

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