David S. Yost, NATO’s Balancing Act (Washington, DC: United States Institute of Peace Press, 2014), 480 pp.

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David S. Yost, professeur à la Naval Postgraduate School, reste un des rares chercheurs ayant gardé à ce jour l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN) comme objet d’analyse, et ce depuis plusieurs décennies. Avec cet ouvrage, il publie un remarquable travail de mise en perspective et d’évaluation du développement de cette organisation depuis la fin de la Guerre Froide. La démarche est hautement empirique et les sources très riches. L’objectif de l’auteur est de présenter une appréciation très détaillée et très documentée de la performance de l’alliance ces deux dernières décennies autour de trois missions centrales énoncées dans le Concept stratégique de 2010 : défense collective, gestion de crises, et sécurité coopérative.

De nombreux points sont mis en avant de manière pertinente par l’auteur. S’agissant des interventions en Libye et en Afghanistan, auxquelles la participation politique et militaire est très inégale parmi les États membres, Yost remarque une tendance importante négligée par la plupart des observateurs: la disparition progressive du principe traditionnel « in together, out together » régissant les opérations hors article V. Cette observation renvoie à la question qui hante l’alliance depuis 1991 : à quoi sert l’OTAN au XXIe siècle ? Bien qu’imparfaite, la réponse alliée – les trois missions fondamentales — tente de fournir une explication convaincante, mais inévitablement, imprécise à cette question en tenant compte des fluctuations de l’environnement stratégique actuel.

Pendant plusieurs décennies, l’approche alliée claire consistait à contenir les ambitions d’une superpuissance marxiste-léniniste dont l’économie était maintenue de façon alarmante sur le pied de guerre permanente. Les trois tâches fondamentales restent, en revanche, floues quant à leur délimitation, y compris la défense collective ; si celle-ci semble à première vue être dans la continuité directe du rôle traditionnel le plus important de l’OTAN, elle n’en reste pas moins complexifiée par l’absence d’ennemis identifiés. Même les opérations de combats font désormais l’objet de nombreuses dissensions, et l’alliance peine à trouver une ligne fédératrice d’intervention. Les opérations contre la Libye de Kadhafi et contre l’Irak de Saddam Hussein montrent même que l’OTAN comme cadre approprié d’intervention est per se un objet de discussion.

Un des freins inhérents à la performance de l’Organisation reste sa nature interétatique, les gouvernements des États membres demeurant pleinement souverains quant au choix du cadre de décision et d’action ; ce qui induit des préférences en lien avec les sensibilités politiques nationales et les tractations interétatiques commandent les engagements. L’alliance n’est finalement qu’un instrument de nature militaire dont l’usage est dicté par les membres sans lesquels elle n’existe pas dans la mesure où ce sont ces derniers qui mettent leurs capacités nationales (politiques, militaires, civiles) à sa disposition. Cela vaut pour tous les volets explorés par l’ouvrage du Professeur Yost tout au long des chapitres avec une argumentation claire et optimiste des réalisations et actions de l’OTAN qui convaincra même les plus OTAN-sceptiques. Ces dimensions de la présence alliée dans l’environnement stratégique international sont en redéfinition perpétuelle faisant preuve parfois d’audace, souvent d’opportunisme par des ajustements doctrinaux et organisationnels pour subsister comme un acteur clé de la sécurité régionale et internationale. Tout d’abord en ce qui concerne l’identification des risques, des menaces et des défis traditionnels (relations avec la Russie et l’espace postsoviétique, dont l’Ukraine, la Géorgie, ou encore la prolifération des armes nucléaires, le contrôle des armes et le désarmement, terrorisme, la piraterie). Ensuite, les activités touchant à la gestion de crise (Balkans, Afghanistan, Irak, Lybie, contrepiraterie). Enfin, la coopération Sécurité coopérative interétatique (les divers partenariats avec ses voisins immédiats et lointains) et interinstitutionnelle (relations avec l’Union européenne, les Nations Unies, l’Organisation pour la Sécurité et la Coopération en Europe ou encore l’Union Africaine).

Ce livre se veut le plus exhaustif possible pour viser un large public intéressé par les affaires transatlantiques. Or, l’universitaire, hypermétrope, déplorera l’absence d’un cadre d’analyse clair et l’ancrage défini de l’auteur dans une « théorie de l’équilibre » qui résulterait des performances de l’alliance. Il reconnaitra cependant la très grande richesse des données empiriques dont une grande majorité a été recueillie après une série impressionnante de rencontres, d’échanges et d’entrevues réalisées dans des milieux très variés; celles-ci sont complétées par des lectures rigoureuses des archives de l’OTAN comme le professeur Yost nous y a habitués avec ces précédents ouvrages sur le même sujet. De son côté, le praticien des affaires stratégiques transatlantiques, myopes, y retrouvera un examen distancié de son quotidien otanien de ces deux dernières décennies ainsi qu’un utile guide d’introduction pour les novices aux grands enjeux du moment et à moyen terme au sein de l’alliance. En revanche, il ne trouvera pas d’explications sur le « pourquoi » on en est arrivé à une alliance qui donne plutôt l’impression d’une institution cherchant à se légitimer elle-même – quitte à se disperser – qu’une organisation douée d’une réelle capacité d’adapter de sa vision politique et de modeler son environnement stratégique. À moins que l’effet politique recherché par les alliés européens ne soit de garder à tout prix les États-Unis impliqués dans les affaires de l’OTAN…

Indépendamment de savoir si les lecteurs partageront les conclusions positives quant aux performances d’adaptation de l’alliance, NATO’s Balancing Act reste une excellente contribution à la littérature sur l’OTAN, et est une lecture incontournable pour la formation : des étudiants en sécurité internationale ; des futurs décideurs politiques ; des personnels de sécurité (militaire et civils) ; et, toute autre personne engagée dans les affaires de l’OTAN notamment  industrielles de défense.

 

Par Samir Battiss, PhD, Chargé de recherche, L’Institut de la CAD.

 

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